Quand Eric Cantona remettait un hooligan Ă  sa place đŸ„Š

King Kung Fu - Cantona
King Kung Fu – Cantona

Eric Cantona a marquĂ© 82 buts pour Manchester United. Il a remportĂ© quatre titres de champion et deux doublĂ©s et a Ă©tĂ© le catalyseur de la pĂ©riode la plus faste de l’histoire du club. MalgrĂ© cela, son meilleur souvenir ne restera pas ses buts ni ses trophĂ©es. « Mon meilleur moment ? J’ai beaucoup de bons moments mais celui que je prĂ©fĂšre est celui oĂč j’ai donnĂ© un coup de pied au hooligan ».

Cantona qualifie toujours Matthew Simmons, avec un dĂ©licieux mĂ©pris, de « hooligan ». C’est une façon habile de dĂ©shumaniser ce supporter Ă©cervelĂ© auquel il a eu affaire lorsqu’il a tentĂ© de chasser le racisme du football le 25 janvier 1995. Vingt-cinq ans plus tard, les sĂ©quences et les images de son coup de pied de kung-fu font toujours autant parler. Ce coup, c’est l’exemple typique de ce qu’Alex Ferguson appelait le « charisme provocateur » de Cantona. Car ce coup de colĂšre qui l’a pris ce soir-lĂ , a dĂ©fini sa carriĂšre, mais aussi sa vie.

Rappel des faits. La premiĂšre mi-temps du match Ă  Crystal Palace se dĂ©roule dans une atmosphĂšre un peu houleuse. C’est l’époque de l’ABU (Anyone But United) qui se dĂ©veloppe dans les stades: personne n’aime United. Du coup, United et particuliĂšrement Cantona deviennent une cible pour ce que Roy Keane appelle « les hommes durs Ă  temps partiel » de clubs tels que Norwich, Swindon et Palace : des joueurs qui se situent quelque part entre la rudesse et l’épouvante. Au cours du match, on assiste a une palanquĂ©e de tacles violents et impunis de Richard Shaw et Chris Coleman sur Cantona et Andy Cole, qui ont suscitĂ© une demande polie de Cantona Ă  l’arbitre « pas de cartons jaunes, alors ? » puis une demande plus vive de Ferguson Ă  la mi-temps : « Pourquoi vous ne faites pas votre putain de travail ! »

Message passĂ©. AprĂšs seulement quatre minutes aprĂšs le dĂ©but de la seconde pĂ©riode, l’arbitre sanctionne un coup de pied de 
 Cantona sur Shaw d’un carton rouge. « VoilĂ  les gros titres du matin ! » dit le commentateur de la BBC Clive Tyldesley. Il ne se doute de rien. Car les gros titres relateront ce qui se passera dans les secondes suivant ce carton rouge.

Cantona s’attarde un moment sur le terrain avant de baisser son col, comme un homme rĂ©signĂ© dont le sort est dĂ©sormais scellĂ©.

La suite? Simmons lance alors Ă  l’attention du King, un « Retourne en France, enfoirĂ© de Français ». Le sang ne fait qu’un tour dans les veines de Canto. Un acte en deux temps. Temps un : un coup de pied volant. Temps deux: une droite bien ronde moins mĂ©diatisĂ©e mais qui a Ă©tĂ© sĂ©rieusement sous-estimĂ©e. En d’autres termes: une vraie patate de forain.

« Vous savez, vous rencontrez des milliers de personnes comme lui », dit Cantona de Simmons. « Si j’avais rencontrĂ© ce type un autre jour, les choses auraient pu se passer trĂšs diffĂ©remment, mĂȘme s’il avait dit exactement les mĂȘmes choses. La vie est bizarre comme ça ». Bien sur


Cantona a Ă©galement parlĂ© de son dĂ©sir de donner aux autres – dans ce cas, aux fans de United – un frisson par procuration. C’était une dĂ©monstration instinctive d’un dĂ©sir de faire des choses que d’autres n’avaient pas l’occasion ou les balls de faire. Quand son instinct lui commandait de faire quelque chose, alors il le faisait. Tout simplement. « La chose la plus importante pour moi est que j’étais qui j’étais », a-t-il dit. « J’étais moi-mĂȘme ! »
La nature de Cantona Ă©tait telle qu’un comportement qui aurait pu sembler ostentatoire chez d’autres Ă©tait tout Ă  fait naturel chez lui. Cela dĂ©coulait d’une honnĂȘtetĂ© et d’une franchise envers la vie et sa propre nature. « Eric avait une personnalitĂ© unique », a dĂ©clarĂ© Gary Neville, « et ne se souciait pas de ce que les autres pensaient de lui ».

Ce que l’on oublie parfois, c’est qu’un grand nombre de personnes, y compris Ferguson et de nombreux supporters de United Ă  Selhurst Park, n’ont pas rĂ©alisĂ© ce qui s’était passĂ© ou n’ont pas mesurĂ© l’ampleur des consĂ©quences. À la fin du match, l’émotion principale fut la frustration d’avoir perdu deux points face Ă  une piĂštre Ă©quipe de Palace, l’égalisation de Gareth Southgate compromettant la joie du premier but de David May pour United. Ferguson Ă©tait tellement occupĂ© Ă  rĂ©organiser United qu’il n’a vraiment pas vu l’incident. Il n’a vu que la fin du match et a cru que Cantona avait Ă©tĂ© traĂźnĂ© dans la foule alors qu’il passait devant. Le langage utilisĂ© par tout le monde aprĂšs le match, mĂȘme par la police, est suffisamment ambigu pour que Ferguson reparte Ă  Manchester sans se douter de rien. MĂȘme lorsqu’il est rentrĂ© chez lui et que son fils Jason lui a laissĂ© entendre que l’apocalypse Ă©tait imminente, Ferguson a dĂ©cidĂ© d’aller se coucher et de faire face au lendemain matin. Il n’a pas rĂ©ussi Ă  dormir et a finalement regardĂ© la vidĂ©o vers 5 heures du matin.

Et la, il se rend compte. Son instinct initial est que Cantona doit ĂȘtre licenciĂ© et le conseil d’administration de United est d’accord. Mais l’avocat Maurice Watkins conseille qu’un tel acte pourrait porter prĂ©judice Ă  toute action en justice et le club attend le jeudi soir pour discuter dans un hĂŽtel de Manchester. À ce moment-lĂ , Ferguson se fait Ă  l’idĂ©e qu’il reste et, Ă  partir de ce moment-lĂ , il offre Ă  son joueur une protection inconditionnelle. Cantona est banni jusqu’à la fin de la saison et reçoit une amende maximale de deux semaines de salaire, soit 10 800 ÂŁ.
La panique morale bat dĂ©jĂ  son plein et United est critiquĂ© pour avoir pris 36 heures pour bannir Cantona. Le Mirror parle de « la nuit oĂč le football est mort de honte », avec un titre en derniĂšre page : « Est-ce la fin pour le fou ? » Un titre de l’Express disait : « Une brutalitĂ© absolue devant les enfants »; le Nine O’Clock News de la BBC, oĂč Cantona est le sujet principal, a mĂȘme interviewĂ© un groupe d’écoliers Ă  ce sujet. Alex Stepney a dĂ©clarĂ© que Sir Matt Busby l’aurait licenciĂ©. Brian Clough a dĂ©clarĂ© qu’il lui aurait « coupĂ© les couilles ». Rien que ça.

Seulement les rĂ©actions n’ont pas Ă©tĂ© que nĂ©gatives. Alors que la plupart des journalistes montent directement sur leurs grands chevaux, Richard Williams, de l’Independent, dĂ©clare, en partie seulement pour plaisanter, que « la seule erreur d’Eric Cantona a Ă©tĂ© d’arrĂȘter de le frapper. Plus nous en dĂ©couvrions sur M. Simmons, plus l’agression de Cantona ressemblait Ă  l’expression instinctive d’un jugement moral sans faille. » Sur Fantasy Football League, Nick Hancock – habituellement un ABU convaincu – a dĂ©clarĂ© que c’était « confortablement la meilleure chose qui soit arrivĂ©e cette saison – c’était absolument gĂ©nial ». En privĂ©, la plupart des joueurs n’avaient aucun problĂšme avec ce que Cantona avait fait. Ian Wright a dĂ©clarĂ© plus tard qu’il se sentait « jaloux ».

Il devient rapidement Ă©vident que Cantona bĂ©nĂ©ficie d’un soutien Ă©crasant de la part des supporters de United. La rĂ©action au coup de pied de Cantona – parmi les fans d’autres clubs, et pas seulement de United – a constituĂ© Ă©galement un soutien de faille. Nike a soutenu Cantona et s’est servi de l’incident dans des affiches et une publicitĂ© mĂ©morable dans laquelle il s’excusait pour ses « terribles erreurs » et son « comportement inacceptable » : n’avoir marquĂ© qu’un seul but lors d’une cĂ©lĂšbre victoire 5-0 contre Manchester City. Humour British.

Dans son journal de la saison, Ferguson estime que le coup de pied a Ă©tĂ© diffusĂ© 93 fois Ă  la tĂ©lĂ©vision au cours des deux jours suivants. « C’est plus de rĂ©pĂ©titions que les films de la fusillade de JFK », a-t-il dĂ©clarĂ©. En 2020, il serait probablement montrĂ© 93 fois par heure avec les rĂ©seaux sociaux.

Fin fĂ©vrier, la FA prolonge la suspension de Cantona jusqu’au 1er octobre, ce qui donne Ă  Ferguson et Watkins l’impression que United a Ă©tĂ© piĂ©gĂ© par la FA. Un joueur de non-ligue qui a cassĂ© la mĂąchoire d’un supporter au cours de la mĂȘme saison a reçu seulement une interdiction de deux semaines. Il faut dire que Cantona ne faisait rien pour ne pas aggraver son cas. Pendant l’audience, selon le responsable de la FA David Davies, Cantona s’est excusĂ©, entre autres, auprĂšs de « la prostituĂ©e qui a partagĂ© mon lit la nuit derniĂšre ». Cantona s’est prĂ©sentĂ© au tribunal un mois plus tard, le lendemain de la victoire 3-0 de United Ă  domicile contre Arsenal. Un groupe de supporters de United s’est rendu directement du match Ă  Londres dans un minibus payĂ© par l’émission The Big Breakfast de Channel 4. Ils sont apparus en direct dans l’émission, chantant Eric The King – qui Ă©tait sorti en single – et mĂȘme I’m In The Mood For Dancing des Nolan, qui Ă©taient Ă©galement prĂ©sents dans l’émission.

Ils se sont ensuite rendus au tribunal de premiĂšre instance de Croydon, oĂč Cantona et Paul Ince, qui a plaidĂ© non coupable de l’agression d’un supporter du Palace et a Ă©tĂ© acquittĂ© par la suite, devaient comparaĂźtre. Ils pensaient ĂȘtre lĂ  pour une chanson de soutien, mais ils sont devenus les porte-parole officieux des mĂ©dias du monde entier lorsque Cantona a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  deux semaines de prison.

La sentence est inĂ©vitablement annulĂ©e en appel une semaine plus tard. Cantona, sachant qu’il devait dire quelque chose Ă  la presse, a commencĂ© Ă  poser des questions Ă  Watkins sur les mouettes et les chalutiers, griffonnant ses pensĂ©es sur un morceau de papier. Puis vint sa cĂ©lĂšbre phrase dĂ©daigneuse : « Quand les mouettes » – pause thĂ©Ăątrale pour une gorgĂ©e d’eau – « suivent le chalutier, c’est parce qu’elles pensent que les sardines vont ĂȘtre jetĂ©es Ă  la mer. Merci. » Watkins dit qu’il se demande souvent ce qui est arrivĂ© Ă  ce bout de papier ; c’est l’un des grands morceaux perdus de la mĂ©moire de United. En 2014, l’acteur hollywoodien Shia LaBeouf a copiĂ© la phrase de Cantona et est sorti d’une confĂ©rence de presse hostile pour le film Nyphomaniac.

Fucking legend !

La vie de Cantona Ă©tait devenue suffisamment difficile – il a Ă©galement donnĂ© un coup de poing Ă  un journaliste d’ITN qui avait filmĂ© sa femme enceinte en bikini lors d’une pause dans les CaraĂŻbes, un acte que presque personne n’a critiquĂ© – pour qu’un transfert Ă  l’Inter semble inĂ©vitable. Ferguson s’y rĂ©signe. Certains des moments les plus importants de l’histoire de United ont Ă©tĂ© influencĂ©s par Cathy Ferguson et celui-ci en est un autre. « Ça ne te ressemble pas d’abandonner si facilement », a-t-elle dit, « surtout contre l’establishment ».

Ferguson se rend Ă  Paris pour faire la cour Ă  Cantona. Il a Ă©vitĂ© la presse – qu’il avait prĂ©venue lui-mĂȘme « en savourant de la bonne nourriture et du bon vin » lors du lancement de son livre la nuit prĂ©cĂ©dente – en sortant par la porte arriĂšre de son hĂŽtel et en parcourant Paris en Harley-Davidson avec le conseiller de Cantona. Ils se sont retrouvĂ©s dans un restaurant que le propriĂ©taire avait fermĂ© pour l’occasion et, sans doute au milieu des plaisirs de la table et du vin, Ferguson a passĂ© la soirĂ©e Ă  persuader Cantona de rester dans sa maison spirituelle.

Il est intĂ©ressant de se demander ce qui se serait passĂ© si Cantona Ă©tait parti. Pas de doublĂ© en 1995-96, certainement. Et mĂȘme si la classe 92 Ă©tait trop bonne pour ne pas connaĂźtre la gloire, elle aurait Ă©tĂ© mise sur une voie tellement diffĂ©rente que 1998-99 aurait sĂ»rement Ă©tĂ© trop tĂŽt pour le triplĂ©. « Ces heures passĂ©es en compagnie d’Eric dans ce restaurant dĂ©sert, a dĂ©clarĂ© Ferguson, se sont ajoutĂ©es Ă  l’un des actes les plus valables que j’ai accomplis dans ce travail stupide qui est le mien ».


L’acte que Cantona a perpĂ©trĂ© Ă  Selhurst Park est peut-ĂȘtre le plus mĂ©ritoire de tous. C’était le moment le plus important d’une relation entre joueurs et supporters si durable et spirituelle qu’elle est presque sans comparaison. Il Ă©tait dĂ©jĂ  une lĂ©gende de United. Le 25 janvier 1995, il est devenu immortel.

Traduit de l’article du Guardian

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